Produire un film au Maghreb : le parcours du combattant que personne ne montre
Photo: film production crew North Africa movie set behind the scenes, via fr.web.img6.acsta.net
Quand Papicha de Mounia Meddour a fait salle comble à Cannes en 2019, beaucoup ont vu dans ce succès la preuve que le cinéma algérien était de retour. Ce qu'on a moins raconté, c'est tout ce qui s'est passé avant : les années de développement, les portes fermées, le financement arraché bout par bout entre la France, l'Algérie et des fonds internationaux. Ce film, comme tant d'autres, est un miracle économique autant qu'artistique.
Dans les coulisses du cinéma nord-africain, la réalité est souvent moins glamour que les tapis rouges ne le laissent croire. Financer, produire et distribuer un long métrage au Maghreb, c'est naviguer dans un labyrinthe d'obstacles structurels, institutionnels et culturels. Enquête sur un secteur qui avance malgré tout.
Des budgets faméliques face à des ambitions immenses
Premier obstacle, et pas des moindres : l'argent. Les fonds publics alloués au cinéma dans les pays du Maghreb restent très insuffisants au regard des ambitions artistiques de la région. En Algérie, le Centre national de la cinématographie (CADC) a longtemps été le passage obligé pour tout projet, avec des dotations limitées et des processus de sélection opaques qui ont découragé plus d'un talent.
Au Maroc, la situation est légèrement différente : le Centre cinématographique marocain (CCM) dispose de mécanismes de soutien plus développés, notamment grâce à une taxe sur les billets de cinéma réinvestie dans la production locale. C'est ce modèle qui a permis à des films comme Much Loved de Nabil Ayouch ou Razzia de voir le jour. Mais même là, les budgets restent modestes comparés aux standards européens, et beaucoup de réalisateurs doivent chercher des financements complémentaires à l'étranger.
La Tunisie, de son côté, a développé une culture de coproduction internationale assez solide, notamment avec la France et les pays du Golfe. Des films comme Le Challat de Tunis ou Weldi de Mohamed Ben Attia ont pu voir le jour grâce à ces montages financiers complexes, qui impliquent souvent quatre ou cinq partenaires différents.
La coproduction franco-maghrébine : béquille ou contrainte ?
Dans ce contexte, la France joue un rôle central — et ambigu. Le Centre national du cinéma (CNC) français propose plusieurs dispositifs d'aide aux films en langue étrangère ou issus de coproductions avec des pays du Sud. L'Agence française de développement (AFD) et TV5 Monde participent également au financement de nombreux projets nord-africains.
C'est une manne indispensable, mais elle n'est pas sans contrepartie. Pour accéder aux fonds français, il faut souvent passer par une boîte de production hexagonale, adapter le projet aux attentes d'un comité de lecture parisien, parfois infléchir l'angle ou le ton d'un film pour le rendre plus « exportable ». Plusieurs cinéastes maghrébins témoignent, souvent sous couvert d'anonymat, de pressions subtiles pour adoucir certains propos politiques ou rendre les histoires plus « universelles » — entendez : plus facilement digérables pour un public occidental.
Papicha a justement navigué avec habileté dans cet écueil : coproduction franco-algérienne, le film n'a rien sacrifié de sa radicalité politique pour autant. Mais c'est loin d'être la règle.
Les festivals : vitrines indispensables, mais inégales
Une fois le film produit, reste à le faire exister. Et là encore, les festivals internationaux jouent un rôle déterminant — parfois trop déterminant. Cannes, Berlin, Venise, Toronto : ces rendez-vous sont devenus les véritables lieux de légitimation du cinéma mondial. Un film sélectionné à Un Certain Regard ou à la Quinzaine des cinéastes voit ses chances de distribution multipliées par dix.
Le problème, c'est que ces festivals reproduisent parfois leurs propres biais. Ils ont tendance à valoriser les œuvres qui correspondent à une certaine idée du cinéma d'auteur, forgée en Europe occidentale. Les films nord-africains qui y accèdent sont souvent ceux qui parlent de politique, de répression, d'exil — des thèmes qui résonnent avec les angoisses du public européen. Les comédies, les films de genre, les récits plus intimes ou plus populaires peinent davantage à trouver leur place.
Des festivals régionaux comme les JCC (Journées cinématographiques de Carthage) à Tunis ou le FIFM (Festival international du film de Marrakech) tentent de rééquilibrer cette dynamique en valorisant les cinématographies africaines et arabes dans leur diversité. Ils restent pourtant moins puissants en termes de retombées commerciales et médiatiques.
La distribution locale : le grand angle mort
C'est peut-être là le paradoxe le plus douloureux : un film maghrébin peut tourner pendant des mois dans les salles parisiennes ou être disponible sur une plateforme internationale, et rester invisible dans son propre pays. Les réseaux de salles de cinéma ont été dévastés dans toute la région depuis les années 1980 — fermetures massives en Algérie, parc vieillissant au Maroc, offre très concentrée en Tunisie.
Le public nord-africain consomme du cinéma, mais souvent via des circuits informels : copies piratées, diffusions sur des chaînes satellitaires, streaming sur des plateformes non officielles. Construire un modèle économique viable sur ces marchés relève du défi permanent.
Quelques initiatives tentent de changer la donne. Des plateformes comme Mowjaz (Jordanie) ou Wavo (région MENA) cherchent à développer une offre légale et attractive pour les publics arabophones. Netflix et Prime Video commencent à s'intéresser aux productions locales, avec des résultats encore timides mais prometteurs.
Des modèles alternatifs qui émergent
Face à ces obstacles, la créativité s'impose. Certains cinéastes explorent le financement participatif, notamment via des plateformes comme Zoomaal ou Ulule, pour financer le développement de leurs projets. D'autres misent sur des formats plus courts ou sur la web-série pour construire une audience avant de se lancer dans un long métrage.
Les résidences d'écriture et les ateliers de développement — comme ceux proposés par la Cinéfondation de Cannes ou le Sundance Institute — offrent également des ressources précieuses, à condition d'y avoir accès, ce qui suppose déjà un certain niveau de réseau international.
L'avenir du cinéma nord-africain se joue probablement sur plusieurs fronts simultanément : réforme des politiques publiques locales, diversification des partenariats internationaux, développement d'un marché régional cohérent et émergence de nouveaux modèles de diffusion numériques. Ce n'est pas simple. Mais les films continuent d'exister, portés par des gens qui y croient envers et contre tout. Et ça, ça mérite qu'on en parle.