Visages du cinéma maghrébin : ces actrices qui réécrivent les règles du jeu
Photo: Edwin Bower Hesser, Public domain, via Wikimedia Commons
Il y a quelque chose d'électrique dans l'air du cinéma nord-africain depuis le début des années 2010. Une énergie nouvelle, portée en grande partie par des femmes qui refusent de jouer les seconds rôles — à l'écran comme dans la vie. Loin des clichés orientalistes ou des figures passives trop longtemps imposées, ces actrices tracent leurs propres chemins, avec une audace qui force l'admiration.
Papicha, le film de Mounia Meddour sorti en 2019, a été une sorte de détonateur. Il a mis en lumière Lyna Khoudri d'une manière éclatante, mais il a aussi rappelé que ce mouvement de fond existait bien avant — et qu'il s'étend bien au-delà d'une seule œuvre ou d'un seul pays.
Lyna Khoudri : de la Casbah aux plateaux internationaux
Difficile de parler de cette décennie sans commencer par elle. Lyna Khoudri est aujourd'hui l'une des actrices francophones les plus demandées de sa génération. Son rôle de Nedjma dans Papicha lui a valu le César du meilleur espoir féminin en 2020, une consécration qui ne l'a pourtant pas enfermée dans un seul registre.
Ce qui frappe chez elle, c'est la précision. Chaque regard, chaque silence porte quelque chose. Elle incarne des personnages qui résistent — pas toujours avec fracas, souvent avec une détermination sourde, presque intérieure. Après Papicha, elle a enchaîné avec The French Dispatch de Wes Anderson et Novembre de Cédric Jimenez, prouvant qu'elle sait naviguer entre les univers sans jamais se perdre.
Mais Lyna Khoudri ne renie rien de ses origines. Elle parle régulièrement de l'Algérie, de sa famille, de l'importance de raconter des histoires qui viennent de là-bas. C'est peut-être ça, sa vraie force : être pleinement d'ici et d'ailleurs.
Hend Sabry : la Tunisie en tête d'affiche
De l'autre côté de la frontière, Hend Sabry règne depuis plus de vingt ans sur le cinéma tunisien et arabe. Révélée très jeune dans Samt el Qusur (Les Silences du Palais) de Moufida Tlatli, elle a construit une carrière d'une cohérence remarquable, oscillant entre productions locales exigeantes et coproductions internationales.
Ce qui distingue Hend Sabry, c'est son engagement dans le choix de ses rôles. Elle a systématiquement refusé de se cantonner aux personnages décoratifs, préférant des femmes qui agissent, qui doutent, qui se trompent — bref, des femmes vraies. Son impact dépasse largement les frontières tunisiennes : en Égypte, au Liban, dans toute la diaspora arabe, son nom est synonyme d'exigence artistique.
Elle est aussi l'une des rares actrices de la région à parler publiquement des conditions de travail dans l'industrie, des inégalités de rémunération, des pressions subies par les femmes sur les tournages. Un courage qui inspire autant que ses performances à l'écran.
Lubna Azabal : la Belgo-Marocaine aux mille visages
Née à Bruxelles de parents marocains, Lubna Azabal incarne à elle seule la complexité des identités post-coloniales. Son parcours est un vrai roman : des planches de théâtre bruxelloises aux nominations aux Golden Globes, en passant par des films israéliens, canadiens, français, marocains...
Son rôle dans Incendies de Denis Villeneuve (2010) reste l'un des sommets du cinéma francophone de la décennie. Elle y joue une mère déchirée entre plusieurs vies, plusieurs pays, plusieurs douleurs — avec une intensité qui laisse sans voix. Mais Lubna Azabal, c'est aussi Tout ce qui brille, Le Monde nous appartient, des projets plus intimes qui témoignent d'une vraie curiosité pour les marges, pour ceux qu'on oublie de filmer.
Sa double appartenance culturelle lui donne une lecture particulière du monde. Elle comprend de l'intérieur ce que signifie grandir entre deux cultures, entre deux langues, entre deux façons d'être au monde. Et ça se voit dans chacun de ses personnages.
Des trajectoires qui ouvrent des portes
Au-delà des portraits individuels, ce qui est frappant, c'est l'effet d'entraînement que ces femmes créent. Quand Lyna Khoudri monte sur scène pour recevoir son César, des milliers de jeunes filles algériennes voient que c'est possible. Quand Hend Sabry prend la parole sur les inégalités dans l'industrie, elle prépare le terrain pour celles qui viendront après elle.
Il faut aussi mentionner des noms qui montent : Amira Hilda Douaouda, révélée dans Papicha aux côtés de Khoudri, continue de construire une filmographie solide. Du côté subsaharien, des actrices comme Aïssa Maïga ou Maïmouna Gueye, bien que françaises, portent dans leur travail une mémoire et une sensibilité africaines qui enrichissent le panorama d'ensemble.
Ces femmes partagent quelque chose d'essentiel : elles ne se laissent pas définir par le regard des autres. Elles choisissent leurs histoires, leurs réalisateurs, leurs batailles. Et dans un secteur où les femmes — surtout les femmes racisées — sont encore trop souvent reléguées aux marges, c'est un acte politique autant qu'artistique.
Et demain ?
Le cinéma nord-africain a besoin de ces voix. Pas seulement pour représenter, mais pour raconter autrement — avec des nuances que seule une expérience vécue de l'intérieur peut apporter. Les plateformes de streaming, l'essor des coproductions internationales et une nouvelle génération de scénaristes créent un contexte inédit pour que ces actrices trouvent des rôles à la hauteur de leur talent.
Le chemin est encore long. Les financements manquent, les stéréotypes ont la vie dure, et l'industrie reste largement dominée par des logiques qui ne favorisent pas toujours la diversité. Mais quelque chose a changé, irréversiblement. Ces femmes l'ont changé. Et on a hâte de voir la suite.