Fragiles et forts : la nouvelle figure masculine qui bouleverse le cinéma maghrébin
Photo: ABDULIUMAR, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
On a beaucoup parlé — et à raison — des femmes qui portent le cinéma maghrébin contemporain sur leurs épaules. Papicha, Les Bienheureux, Paterson berbère... les héroïnes sont là, debout, insoumises, lumineuses. Mais à force de braquer les projecteurs sur elles, on a peut-être raté quelque chose d'essentiel : la transformation, tout aussi profonde, des hommes qui les entourent à l'écran.
Ce n'est pas un hasard. Les cinéastes maghrébins de la nouvelle génération — femmes et hommes confondus — ont compris que déconstruire le patriarcat ne passe pas seulement par des personnages féminins forts. Ça passe aussi par des personnages masculins qui acceptent de ne plus l'être, au sens traditionnel du terme.
Le père qui vacille, le frère qui hésite
Prenons un archétype classique du cinéma maghrébin d'hier : le père. Pilier de la famille, voix grave, regard sévère. Il tranchait, il décidait, il n'expliquait pas. Ce personnage existe encore, bien sûr — le cinéma ne réécrit pas l'histoire à coups de baguette magique. Mais à côté de lui, une autre figure émerge : celle du père qui ne sait plus très bien où il en est.
Dans des films comme Les Bienheureux de Sofia Djama, le personnage masculin adulte n'est pas un monstre ni un héros. Il est quelqu'un d'épuisé, pris entre ce qu'il a cru être et ce que la vie lui a réservé. Il aime, il blesse, il se contredit. Cette ambivalence, longtemps absente du grand écran maghrébin, devient une matière narrative à part entière.
Même chose du côté des frères et des amis. Dans Papicha, les hommes ne sont pas tous des oppresseurs caricaturaux. Certains regardent, incertains, sans savoir comment se positionner. Ce flottement dit quelque chose de vrai sur une génération masculine coincée entre des injonctions contradictoires : être protecteur sans être autoritaire, être présent sans être étouffant, être moderne sans renier ses racines.
La vulnérabilité comme acte de courage
Ce qui frappe dans ces nouveaux portraits masculins, c'est l'espace accordé à l'émotion. Un homme qui pleure au cinéma maghrébin, ce n'est plus forcément un signe de faiblesse scénaristique ou un moment de pathos facile. C'est parfois le point culminant d'un arc narratif entier — le moment où un personnage cesse de faire semblant.
Le réalisateur tunisien Mehdi M. Barsaoui, avec Un fils (2019), propose un cas d'école. Son personnage masculin principal est confronté à une épreuve qui le force à se révéler : non pas dans la violence ou la domination, mais dans l'hésitation morale, le doute, la honte parfois. Le film ne le condamne pas. Il l'observe, avec une caméra qui se refuse au jugement facile.
Cette tendance à filmer les hommes dans leur intériorité — leurs contradictions, leurs peurs inavouées — est relativement récente. Elle témoigne d'une maturité cinématographique, mais aussi d'un changement sociétal plus large : au Maghreb comme ailleurs, les jeunes hommes cherchent de nouveaux modèles identitaires, et le cinéma leur en propose.
Quand le réalisateur est un homme
Il serait réducteur de penser que seules les cinéastes femmes portent ce regard renouvelé sur la masculinité. Des réalisateurs comme Merzak Allouache, pionnier du cinéma algérien, ont depuis longtemps filmé des hommes ordinaires, démunis face à la vie, sans les auréoler d'une virilité de façade. Son Bab El-Oued City (1994) reste une référence : des jeunes hommes perdus dans Alger, cherchant leur place dans un monde qui se referme sur eux.
Plus récemment, des voix masculines comme celle du Marocain Nabil Ayouch (Razzia, Casablanca Beats) construisent des personnages masculins qui doutent de leur propre autorité, qui apprennent à écouter les femmes qui les entourent, qui acceptent d'être transformés par elles. Ce n'est pas de la faiblesse narrative. C'est de la complexité.
Masculinité toxique vs masculinité en crise
Attention, nuance importante : montrer des hommes vulnérables ne signifie pas absoudre la violence masculine. Le cinéma maghrébin le sait et marche sur une ligne fine. Certains films montrent des hommes en crise sans pour autant les victimiser — sans faire de leur malaise une excuse pour leurs comportements.
Dans Adam de Maryam Touzani, le personnage masculin est quasiment absent, et c'est un choix fort. L'histoire se joue entre deux femmes, et cette absence dit beaucoup sur ce que certains hommes font subir sans même être là. Mais dans d'autres œuvres, la présence masculine est travaillée avec soin, pour montrer des hommes capables d'évoluer, de se remettre en question, de choisir autrement.
C'est là que réside l'enjeu politique du cinéma : pas seulement dénoncer, mais aussi imaginer. Proposer des modèles alternatifs. Montrer que la virilité n'est pas un bloc monolithique, qu'elle peut se réinventer sans se perdre.
Ce que ça change pour le spectateur
Pour les spectateurs maghrébins — et pour la diaspora qui se retrouve dans ces films — voir des hommes comme ça à l'écran, c'est parfois déstabilisant. Et c'est exactement le but. Le cinéma qui ne dérange pas ne fait pas vraiment son travail.
Mais au-delà du malaise, il y a quelque chose de libérateur dans ces portraits. Un jeune homme d'Alger, de Tunis ou de Casablanca qui regarde un personnage masculin pleurer, douter, s'excuser, changer — il reçoit un message simple et révolutionnaire : toi aussi, tu as le droit.
Le cinéma maghrébin ne réinvente pas seulement la féminité. Il réinvente aussi, doucement mais sûrement, ce que ça veut dire d'être un homme.