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Cinq films qui ont osé : le cinéma maghrébin féministe bien au-delà de Papicha

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Cinq films qui ont osé : le cinéma maghrébin féministe bien au-delà de Papicha

Photo: Mr2KM, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Il y a quelque chose d'un peu réducteur dans l'idée que Papicha aurait tout inventé. Mounia Meddour a fait un film puissant, incontestablement. Mais elle a aussi hérité d'une longue tradition de réalisatrices et réalisateurs maghrébins qui, bien avant 2019, posaient des caméras là où ça fait mal — sur les corps des femmes, leurs désirs, leurs silences et leurs rébellions. Ce tour d'horizon n'est pas un palmarès. C'est une invitation à élargir le regard.

Much Loved — Nabil Ayouch (Maroc, 2015)

Commençons fort. Quand Much Loved sort à Cannes dans la section Un Certain Regard, le Maroc s'embrase. Le film est interdit sur le territoire national avant même d'y avoir été projeté. Des pétitions circulent. Des politiciens s'indignent. Et pourtant, Nabil Ayouch ne montre rien d'autre que la réalité de quatre travailleuses du sexe à Marrakech — leurs liens d'amitié, leurs humiliations, leurs moments de liberté volée.

Ce qui rend Much Loved féministe, ce n'est pas son sujet en soi. C'est la façon dont Ayouch refuse de juger ses personnages, de les réduire à leur condition. Loubna Abidar, dans le rôle principal, livre une performance physique et émotionnelle qui a failli lui coûter sa sécurité — elle a été agressée au Maroc après la sortie du film. La violence de la réaction dit tout sur la pertinence du propos.

Différence culturelle notable par rapport à Papicha : là où le film algérien parle de violence politique et de résistance collective, Much Loved s'attaque à l'hypocrisie morale d'une société qui consomme en secret ce qu'elle condamne en public. Deux façons d'être féministe, deux contextes, une même urgence.

Fatwa — Mahmoud Ben Mahmoud (Tunisie, 2018)

Moins connu que les autres, Fatwa mérite pourtant une attention particulière. Dans la Tunisie post-révolution, un père rentre de France pour enquêter sur la mort de son fils, radicalisé par un mouvement islamiste. Ce qui pourrait être un simple thriller politique devient une exploration subtile de la masculinité toxique, du rôle des mères dans les familles patriarcales, et des femmes prises en étau entre tradition et modernité.

Le féminisme de Fatwa est indirect, presque souterrain — mais il est là. Les personnages féminins ne sont jamais de simples faire-valoir. Ils portent une mémoire, une lucidité et parfois une douleur que les hommes du film sont incapables d'assumer. Ben Mahmoud filme la Tunisie avec une tendresse mélancolique qui contraste avec la virulence du sujet.

Ce film illustre une tendance propre au cinéma tunisien post-2011 : aborder les questions de genre en les imbriquant dans des récits politiques plus larges. La révolution a libéré des paroles — y compris celles des femmes — mais elle a aussi ouvert des fractures que le cinéma continue d'explorer.

Adam — Maryam Touzani (Maroc, 2019)

Maryam Touzani signe avec Adam un film d'une douceur redoutable. Dans les ruelles de la médina de Casablanca, deux femmes que tout sépare — une veuve endurcie, une jeune fille enceinte abandonnée — apprennent à se faire confiance. Pas de discours, pas de manifeste. Juste des corps qui coexistent, des mains qui pétrissent la pâte à msemen, des regards qui s'apprivoisent.

Ce qui est remarquable chez Touzani, c'est son refus de la démonstration. Adam est féministe parce qu'il place deux femmes au centre d'un récit de résilience sans jamais les victimiser. La solidarité féminine n'y est pas idéalisée — elle est arrachée, négociée, imparfaite. Et c'est précisément pour ça qu'elle sonne juste.

Comparé à Papicha, Adam fonctionne dans un registre intime plutôt que collectif. Pas de décennie noire, pas de violence politique explicite — mais une violence sociale tout aussi réelle, celle qui s'abat sur les femmes qui « fautent » selon les normes de leur communauté.

Noura rêve — Hinde Boujemaa (Tunisie, 2019)

Hinde Boujemaa avait déjà imposé son regard avec le documentaire It Was Better Tomorrow (2012). Avec Noura rêve, elle passe à la fiction — et frappe juste. Noura est une femme mariée, mère de trois enfants, qui entretient une relation avec un autre homme. Quand son mari sort de prison, elle a dix jours pour divorcer et refaire sa vie. Dix jours pour que le rêve devienne possible.

Ce film est un compte à rebours haletant, mais c'est aussi un portrait d'une femme qui refuse de se laisser définir par les choix que les autres ont faits pour elle. Boujemaa filme le désir féminin avec une franchise rare dans le cinéma maghrébin — le désir comme force de vie, pas comme faute à expier.

La Tunisie, avec son code du statut personnel réformé dès 1956, offre un cadre légal différent de celui de l'Algérie ou du Maroc. Mais Noura rêve montre que les lois ne suffisent pas : les pressions sociales, familiales et économiques continuent de faire peser un poids énorme sur les femmes qui veulent simplement choisir leur vie.

Zanka Contact — Ismaël El Iraki (Maroc, 2020)

On finit avec une surprise. Zanka Contact n'est pas, à première vue, un film féministe. C'est un film de genre — polar, musique gnawa, ambiance nocturne de Casablanca. Mais son personnage féminin principal, Rajaa (jouée par Khansa Batma), est une prostituée qui prend les rênes de sa propre histoire avec une autorité déconcertante.

El Iraki refuse de faire de Rajaa une victime à sauver. Elle choisit, elle agit, elle se trompe, elle recommence. Dans un genre cinématographique qui a tendance à cantonner les femmes à des rôles secondaires ou décoratifs, ce choix est en soi une déclaration.

Le féminisme peut aussi passer par là : par des films qui semblent parler d'autre chose, mais qui glissent des personnages féminins complexes dans des genres inattendus. C'est peut-être l'évolution la plus intéressante du cinéma maghrébin contemporain — le féminisme comme posture narrative, pas seulement comme sujet.

Ce que ces films disent ensemble

Cinq films, trois pays, des approches radicalement différentes. Mais un fil rouge : la conviction que les femmes du Maghreb ont des histoires à raconter qui débordent largement les cases dans lesquelles on tente de les enfermer. Victimes, rebelles, mères, amantes, survivantes — et souvent tout ça à la fois.

Le cinéma maghrébin féministe n'est pas un genre uniforme. C'est un espace de contradictions, de nuances, de tensions entre modernité et tradition, entre désir individuel et pression collective. Et c'est précisément pour ça qu'il est vivant. Qu'il continue de surprendre. Et qu'il mérite qu'on lui consacre bien plus qu'un seul film iconique.

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