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Netflix contre le grand écran : les cinémas maghrébins cherchent leur survie à l'ère du streaming

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Netflix contre le grand écran : les cinémas maghrébins cherchent leur survie à l'ère du streaming

Il y a quelque chose d'assez vertigineux à regarder un film algérien sur son téléphone, allongé dans son canapé, pendant qu'à quelques kilomètres de là, une salle de cinéma lutte pour remplir ses fauteuils. Ce paradoxe, c'est celui que vivent chaque jour les exploitants maghrébins depuis que les plateformes de streaming ont colonisé les écrans domestiques. Netflix, Disney+, Prime Video, Shahid — sans oublier les plateformes locales comme Watan TV ou les nombreux agrégateurs de contenu arabe — ont transformé les habitudes de consommation culturelle à une vitesse que personne n'avait vraiment anticipée.

Au Maghreb, la pénétration d'internet mobile a explosé ces cinq dernières années. En Algérie, au Maroc et en Tunisie, des millions de nouveaux abonnés ont découvert le streaming comme mode de consommation culturelle principal. Pour les cinémas, c'est une équation difficile à résoudre : comment convaincre quelqu'un de se déplacer, de payer sa place, de trouver un parking et de subir la chaleur d'un été maghrébin quand il peut regarder le même film — ou presque — depuis chez lui ?

La salle, ce lieu que l'algorithme ne peut pas remplacer

Pourtant, les professionnels du secteur refusent le catastrophisme. Karim B., exploitant d'un complexe à Casablanca, résume bien l'état d'esprit ambiant : « Le streaming, c'est la télévision d'avant avec un meilleur catalogue. Mais la salle, c'est une expérience sociale, presque rituelle. On ne va pas au cinéma juste pour voir un film, on y va pour vivre quelque chose ensemble. » Cet argument de l'expérience collective, on l'entend partout dans la profession. Et il n'est pas sans fondement.

En témoignent les chiffres de certaines sorties récentes. Quand un film comme Papicha de Mounia Meddour est sorti en salle, il a généré des discussions, des débats, des réactions émotionnelles collectives que le visionnage solitaire sur une plateforme n'aurait jamais pu provoquer avec la même intensité. La salle crée une communauté éphémère, un espace de résonance partagée. C'est quelque chose que Netflix, avec toute sa puissance algorithmique, ne sait pas vraiment reproduire.

Des stratégies d'adaptation très concrètes

Mais la résistance ne peut pas se limiter à des arguments philosophiques sur l'essence du septième art. Les exploitants maghrébins qui s'en sortent le mieux sont ceux qui ont compris qu'il fallait transformer radicalement leur offre. Plusieurs pistes ont émergé ces dernières années.

Première tendance : la montée en gamme. Investir dans le son Dolby Atmos, dans des fauteuils inclinables, dans la restauration sur place. L'idée est simple — offrir ce que le canapé ne peut pas offrir. Au Maroc, certains multiplexes modernes misent sur cette expérience premium pour justifier un prix d'entrée plus élevé et attirer une clientèle qui consomme déjà massivement du streaming mais cherche une sortie différenciante.

Deuxième levier : la programmation événementielle. Plutôt que de se battre frontalement contre les plateformes sur le terrain du catalogue, certains cinémas organisent des avant-premières, des soirées thématiques, des projections-débats avec des cinéastes ou des acteurs. En Tunisie, plusieurs salles ont développé des partenariats avec des festivals — comme les Journées Cinématographiques de Carthage — pour prolonger l'énergie festivalière tout au long de l'année.

Troisième approche, plus délicate : la négociation des fenêtres de diffusion. La question des délais entre la sortie en salle et la mise en ligne sur les plateformes est devenue un enjeu central. En France, la chronologie des médias encadre légalement ces délais. Au Maghreb, la régulation est beaucoup plus floue, ce qui fragilise les exploitants face aux géants du streaming qui peuvent parfois proposer un film quelques semaines seulement après sa sortie en salle.

Le cinéma local, première victime ou premier bénéficiaire ?

La question la plus épineuse reste celle de l'impact sur la production locale. D'un côté, les plateformes ont ouvert de nouvelles fenêtres de financement pour les cinéastes maghrébins. Netflix a coproduit des séries et des films marocains, tunisiens, et s'intéresse de plus en plus au marché nord-africain. Pour des réalisateurs qui galéraient à trouver des financements traditionnels, c'est une opportunité réelle.

Mais de l'autre côté, cette manne financière a un prix. Les plateformes imposent leurs formats, leurs durées, leurs logiques narratives. Un film conçu pour Netflix n'est pas exactement le même objet culturel qu'un film pensé pour la salle. Les cinéastes les plus exigeants — ceux qui travaillent sur des projets personnels, formellement ambitieux — restent largement en dehors de ces circuits. Et si les plateformes captent les budgets sans alimenter les salles, c'est tout l'écosystème cinématographique maghrébin qui s'en trouve déstabilisé.

Il y a aussi un enjeu de visibilité. Un film maghrébin disponible sur Netflix touche potentiellement des millions de spectateurs dans le monde entier. Mais est-ce qu'il crée le même ancrage culturel local qu'un film qui fait salle comble à Alger ou à Tunis ? La réponse est loin d'être évidente.

Et si la coexistence était possible ?

Certains observateurs défendent une vision plus optimiste : streaming et cinéma en salle ne seraient pas des ennemis irréconciliables, mais des formats complémentaires qui répondent à des besoins différents. Le streaming pour le quotidien, la salle pour les grandes occasions. Cette cohabitation existe déjà dans d'autres marchés — en Corée du Sud, en Inde, en France — avec des résultats contrastés mais pas catastrophiques.

Au Maghreb, la jeunesse urbaine semble vouloir les deux. Elle streame en semaine et sort au cinéma le week-end, à condition que la programmation soit au rendez-vous et que l'expérience en vaille la peine. C'est peut-être là que se trouve la clé : pas dans une guerre des formats, mais dans la capacité des salles à se réinventer comme des lieux de vie culturelle irremplaçables.

Le cinéma maghrébin a survécu à des crises bien plus brutales — la décennie noire en Algérie, les fermetures massives des années 1990, les sous-financements chroniques. Il a en lui une résilience que les algorithmes de recommandation n'ont pas encore réussi à modéliser. Et ça, c'est peut-être sa meilleure arme.

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