Dolby, 4DX, IMAX : les cinémas du Maghreb entrent dans une nouvelle ère
Il y a quelque chose d'un peu ironique à regarder un film sur son téléphone, allongé dans son canapé, alors qu'à quelques rues de chez soi une salle de cinéma vient d'installer des fauteuils qui bougent, soufflent de l'air et diffusent des odeurs synchronisées avec l'action à l'écran. C'est pourtant la réalité dans certaines villes du Maghreb aujourd'hui. Face à la montée en puissance de Netflix, Prime Video et des plateformes pirates, les exploitants de salles ne sont pas restés les bras croisés. Ils ont décidé de frapper fort, très fort, en misant sur ce que le streaming ne pourra jamais offrir : une expérience physique, collective, presque sensorielle.
Casablanca, laboratoire de l'immersion
C'est sans doute à Casablanca que la transformation est la plus visible. Le complexe Megarama, figure historique du cinéma marocain, a amorcé depuis quelques années une modernisation progressive de ses équipements. Projection numérique 4K, son Dolby Atmos, réaménagement des espaces d'accueil : l'objectif est clairement de transformer la sortie au cinéma en un événement en soi, pas juste en un moyen de voir un film.
Mohamed, directeur technique d'une salle casablancaise, résume l'enjeu avec une franchise désarmante : « Les gens peuvent voir n'importe quel film chez eux maintenant. Ce qu'ils ne peuvent pas faire chez eux, c'est ressentir un film dans leur corps. C'est là qu'on joue. »
La technologie 4DX — qui synchronise les mouvements du fauteuil, les effets d'eau, de vent et de lumière avec l'image projetée — commence à faire son apparition dans les discussions des exploitants marocains. Quelques salles pilotes seraient en cours d'évaluation, notamment pour accueillir les blockbusters américains qui constituent encore l'essentiel du box-office régional.
Alger : entre ambitions et réalités budgétaires
À Alger, la situation est plus contrastée. Les grandes salles d'État, comme le célèbre Cosmos ou l'Africa, ont traversé des décennies de sous-investissement. Mais quelque chose bouge. Depuis 2022, plusieurs initiatives privées ont émergé pour proposer des espaces de projection rénovés, notamment dans les centres commerciaux de la périphérie algéroise.
La projection numérique, qui peut sembler banale en Europe, représente ici déjà un bond en avant considérable. Longtemps cantonnées aux copies 35mm vieillissantes, certaines salles algériennes ont investi dans des projecteurs DCP (Digital Cinema Package), offrant une qualité d'image radicalement supérieure. Ce n'est pas encore du IMAX, mais pour beaucoup de spectateurs algérois, c'est une redécouverte du grand écran.
Karim, jeune exploitant qui a repris une salle familiale dans le quartier de Bab El Oued, confie avec enthousiasme : « Quand on a projeté le premier film en numérique, les gens applaudissaient. Pas pour le film — pour l'image. Ils n'en revenaient pas. »
Les ambitions sont là. Les moyens, eux, restent limités par un accès difficile aux devises étrangères et des procédures d'importation d'équipements souvent kafkaïennes. Les exploitants algériens font preuve d'une créativité remarquable pour contourner ces obstacles, mais la route vers le 4DX est encore longue.
Tunis joue la carte de la cinéphilie augmentée
Tunis adopte une approche légèrement différente. Plutôt que de courir après les technologies spectaculaires, plusieurs salles tunisiennes ont choisi de miser sur une qualité d'expérience plus subtile : acoustique rénovée, sièges confortables, programmation soignée, et surtout une attention particulière au cinéma d'auteur et aux productions régionales.
Le Cinéma Le Colisée, institution culturelle de la capitale, a ainsi bénéficié d'une restauration partielle qui lui a permis de retrouver une partie de son lustre d'antan. À Tunis, l'argument technologique est souvent secondaire : ce qui attire les spectateurs, c'est la curation, l'ambiance, et l'idée de voir un film comme il mérite d'être vu — dans le silence, dans le noir, avec d'autres humains.
Rim, programmatrice dans une salle indépendante tunisoise, formule cette philosophie avec élégance : « On ne cherche pas à concurrencer Netflix sur son terrain. On leur offre ce que Netflix ne sait pas faire : la présence. »
La question qui fâche : pour qui ces investissements ?
Derrière l'enthousiasme technologique se pose une question sociale qu'on ne peut pas esquiver. Les nouvelles salles modernisées, souvent installées dans des centres commerciaux huppés, s'adressent en priorité aux classes moyennes et supérieures urbaines. Le prix du billet dans une salle équipée 4DX ou Dolby Atmos peut représenter plusieurs fois le tarif d'une séance classique — un luxe inaccessible pour une grande partie de la population.
Ce paradoxe est bien connu des exploitants, et certains tentent d'y répondre. Des tarifs réduits en semaine, des séances matinales à prix populaire, des partenariats avec des associations culturelles : les initiatives existent, mais elles peinent à compenser la fracture tarifaire.
Il y a aussi la question géographique. La modernisation se concentre presque exclusivement dans les grandes métropoles. Pour les habitants des villes moyennes ou des régions rurales, le cinéma reste souvent synonyme de salle décrépite, quand il en existe encore une.
Le streaming comme ennemi ou comme allié ?
L'une des évolutions les plus intéressantes de cette période, c'est la façon dont certains exploitants maghrébins ont changé leur rapport au streaming. Plutôt que de le voir uniquement comme une menace, ils commencent à l'envisager comme un outil de prescription.
Un film qui cartonne sur Netflix peut générer de la curiosité pour le cinéma en général — et pour les films maghrébins en particulier. Des sorties hybrides, simultanément en salle et en ligne, sont expérimentées au Maroc. Et les plateformes arabophones comme Shahid ou Anghami commencent à produire du contenu original qui, parfois, trouve le chemin d'une sortie en salle.
Le modèle économique reste fragile, mais l'idée que streaming et cinéma peuvent coexister — voire se nourrir mutuellement — fait son chemin dans les esprits.
Ce que tout ça dit du cinéma maghrébin
Cette révolution technologique en cours dans les salles nord-africaines est, au fond, un signal d'espoir. Elle dit que des gens croient encore à la magie du grand écran. Que des investisseurs, malgré les risques, misent sur l'expérience collective. Et que le public, quand on lui offre quelque chose à la hauteur de ses attentes, répond présent.
Pour le cinéma maghrébin — et pour des films comme Papicha, qui méritent d'être vus dans les meilleures conditions possibles — cette modernisation est une chance. Une chance que les histoires de chez nous soient enfin racontées avec les moyens qu'elles méritent, sur des écrans dignes de leur ambition.
La salle de cinéma n'est pas morte. Elle se réinvente. Et au Maghreb, cette réinvention a quelque chose d'un peu révolutionnaire.