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Rideaux baissés ou lumières rallumées : que reste-t-il des salles de cinéma au Maghreb ?

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Rideaux baissés ou lumières rallumées : que reste-t-il des salles de cinéma au Maghreb ?

Il y a quelque chose de presque douloureux à passer devant l'ancienne salle de cinéma de son quartier et d'y trouver, à la place, une boutique de téléphonie ou un entrepôt de meubles. Ce tableau, des milliers d'Algériens, de Marocains et de Tunisiens le connaissent par cœur. Les salles obscures qui ont bercé leur enfance, qui leur ont fait découvrir Raimu ou Omar Sharif, qui ont diffusé les premières œuvres de Mohamed Lakhdar-Hamina, ont disparu les unes après les autres. Silencieusement. Presque sans que personne ne proteste vraiment.

Mais est-ce vraiment une fatalité ? Ou existe-t-il, dans ces ruines cinématographiques, une énergie de résistance que l'on ne voit pas toujours de l'extérieur ?

Un héritage architectural laissé à l'abandon

Dans les années 1950 et 1960, le Maghreb comptait des centaines de salles de cinéma. Alger, Casablanca, Tunis rivalisaient avec les grandes capitales européennes en matière d'équipements culturels. Des établissements comme le Majestic d'Alger, le Colisée de Tunis ou le Lynx de Casablanca attiraient des foules considérables chaque week-end. Le cinéma était alors un événement social, un rituel partagé qui transcendait les classes et les générations.

Aujourd'hui, le bilan est sombre. En Algérie, on est passé de plus de 400 salles dans les années 1980 à moins d'une cinquantaine encore en activité — et encore, souvent en état de délabrement avancé. Le Maroc s'en sort un peu mieux grâce à quelques initiatives privées, mais la tendance de fond reste à la fermeture dans les villes moyennes. La Tunisie, elle, tente de maintenir un tissu minimal, notamment autour des Journées Cinématographiques de Carthage, mais le quotidien des salles hors festival est souvent bien terne.

Ce que ces chiffres ne disent pas, c'est la dimension humaine de ces disparitions. Ce sont des projectionnistes qui perdent leur métier, des gérants qui voient s'effondrer l'œuvre de leur vie, et surtout des spectateurs — souvent jeunes, souvent issus de quartiers populaires — qui se retrouvent coupés d'un accès physique à la culture cinématographique.

Le streaming, bouc émissaire ou vrai coupable ?

On entend souvent dire que Netflix et ses équivalents ont tué les salles. C'est un peu vrai, beaucoup simpliste. La crise des cinémas maghrébins est bien antérieure à l'arrivée des plateformes de streaming : elle remonte aux années 1990, quand la cassette VHS, puis le DVD pirate, ont commencé à détourner le public des grandes salles. Le streaming a certes accéléré le mouvement, mais il n'en est pas l'unique moteur.

La vraie question, c'est celle de l'investissement public. Pendant des décennies, les États maghrébins ont sous-financé leurs infrastructures culturelles, considérant les salles de cinéma comme des luxes plutôt que comme des équipements essentiels. Résultat : les bâtiments ont vieilli, les équipements n'ont pas été renouvelés, et le confort s'est dégradé au point de décourager même les spectateurs les plus fidèles.

Quand on compare avec ce que font certains pays d'Afrique subsaharienne pour revitaliser leur tissu cinématographique — le Sénégal ou le Burkina Faso, par exemple — on mesure l'ampleur du retard accumulé au Maghreb. Ce n'est pas une question de moyens uniquement, c'est aussi une question de volonté politique.

Des initiatives qui redonnent espoir

Heureusement, l'histoire n'est pas qu'une longue litanie de fermetures. Un peu partout au Maghreb, des gens se battent pour que les salles restent vivantes — ou pour les ressusciter.

À Alger, la Cinémathèque algérienne continue de jouer un rôle central malgré des moyens limités, en programmant des rétrospectives, en accueillant des avant-premières et en servant de point de ralliement pour les cinéphiles de la capitale. Elle a notamment projeté Papicha dans des conditions qui ont permis à un public algérien de voir enfin ce film sur grand écran, dans son propre pays — une expérience émotionnellement très différente d'un visionnage solitaire sur une tablette.

Au Maroc, des initiatives comme le Festival International du Film de Marrakech ont contribué à maintenir une culture de la salle, et quelques entrepreneurs culturels ont réussi à ouvrir des complexes modernes qui fonctionnent bien dans les grandes agglomérations. La chaîne Megarama, implantée à Casablanca, Rabat et Marrakech, prouve qu'un modèle économique viable est possible — à condition d'investir dans le confort et la diversité de la programmation.

En Tunisie, le mouvement des ciné-clubs reste particulièrement vivace. Ces structures associatives, souvent animées par des bénévoles passionnés, organisent des projections dans des espaces alternatifs — médiathèques, maisons de culture, espaces en plein air l'été — et touchent des publics qui n'ont plus accès à une vraie salle. C'est une forme de résistance douce, mais réelle.

La salle comme espace politique

Il faut aussi parler de ce que représente la salle de cinéma au-delà de sa simple fonction de diffusion. Dans des sociétés où les espaces de rassemblement mixte, non religieux et non marchand se raréfient, la salle obscure incarne quelque chose de précieux : un lieu où l'on se retrouve ensemble, dans le noir, pour partager une émotion.

Ce n'est pas anodin. Quand Papicha a été projeté en Algérie malgré les réticences initiales des autorités, les séances se sont transformées en événements. Des spectateurs ont pleuré, débattu, interpellé les organisateurs après les projections. La salle avait fonctionné comme un espace de parole, presque comme une agora. C'est exactement ce que le visionnage à domicile, aussi confortable soit-il, ne peut pas reproduire.

Les cinémas maghrébins qui survivent ont bien compris cet enjeu. Les plus dynamiques ne se contentent plus de diffuser des films : ils organisent des rencontres avec des réalisateurs, des débats thématiques, des ateliers pour les jeunes. Ils deviennent des centres culturels à part entière, des lieux de vie autant que de projection.

Ce que l'on risque de perdre pour toujours

Si la tendance actuelle se poursuit sans intervention sérieuse, c'est toute une infrastructure de transmission culturelle qui risque de disparaître. Un film maghrébin qui ne trouve pas de salle au Maghreb reste une œuvre incomplète, comme une lettre qui n'arrive jamais à destination.

La numérisation des équipements de projection, le passage au DCP (Digital Cinema Package), représente un coût que beaucoup de petites salles ne peuvent pas assumer seules. Des fonds d'aide existent — notamment via des mécanismes de coopération avec l'Union européenne ou des organisations comme la Francophonie — mais leur accès reste souvent opaque et bureaucratique.

Il est urgent que les gouvernements maghrébins, les collectivités locales, mais aussi les professionnels du cinéma eux-mêmes, s'emparent collectivement de cette question. Préserver les salles, c'est préserver la possibilité même d'une culture cinématographique nord-africaine vivante, ancrée dans des territoires réels, accessible à des publics réels.

Parce qu'au fond, un cinéma qui ne se voit que sur écran d'ordinateur finit par ressembler à n'importe quel autre contenu. Et le cinéma maghrébin mérite tellement mieux que ça.

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