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Programmés pour disparaître : quand les exploitants de salles maghrébines font le tri dans les films de chez eux

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Programmés pour disparaître : quand les exploitants de salles maghrébines font le tri dans les films de chez eux

Il existe une scène imaginaire que beaucoup de cinéastes nord-africains connaissent trop bien : celle où leur film, après des mois de tournage, des années d'écriture, des nuits de montage, se retrouve bloqué non pas par un décret officiel, non pas par une commission de censure formelle, mais par un simple coup de téléphone. Ou pire, par un silence. Un directeur de salle qui ne rappelle pas. Un programmateur qui « verra ». Un écran qui reste noir.

La censure d'État, au Maghreb, a souvent été documentée, dénoncée, analysée. Mais il en existe une autre, moins visible, plus insidieuse : celle qui s'exerce dans les bureaux des exploitants de salles, loin des caméras et des tribunes.

Le filtre invisible avant le grand écran

Dans la chaîne qui mène un film jusqu'au public, l'exploitant de salle est un maillon rarement interrogé. Son rôle officiel ? Sélectionner les films susceptibles de remplir ses rangs de fauteuils. Sa réalité quotidienne, au Maghreb ? Naviguer entre des impératifs économiques fragiles, des attentes culturelles contradictoires, et une pression politique diffuse mais constante.

« On ne nous interdit rien formellement », confie un directeur d'une salle algéroise sous couvert d'anonymat. « Mais on sait très bien quels films vont poser problème. Et personne n'a envie de se retrouver avec des plaintes, des manifestations devant l'entrée, ou pire, une visite des autorités locales. Alors on choisit de ne pas choisir. »

Ce « ne pas choisir » est en réalité un choix fort : celui d'exclure. Les films qui traitent de sexualité, de religion sous un angle critique, de politique récente, de figures féminines trop libres ou trop révoltées — autant de sujets qui font reculer certains exploitants avant même que le premier spectateur ait acheté son billet.

Papicha, un cas d'école révélateur

Le film de Mounia Meddour est un exemple criant de ces mécanismes. Salué à Cannes en 2019, primé dans de nombreux festivals internationaux, Papicha a pourtant connu une sortie algérienne pour le moins compliquée. Certaines salles ont refusé de le programmer, d'autres ont limité les séances à des horaires peu fréquentés. Des directeurs ont invoqué des « risques de tensions » sans jamais préciser lesquels.

Le paradoxe est saisissant : un film algérien, sur l'Algérie, racontant l'histoire d'une jeune femme algérienne pendant la décennie noire, s'est retrouvé plus accessible à Paris, Montréal ou Bruxelles qu'à Alger même. Comme si le regard extérieur était plus tolérant que le regard intérieur.

Ce phénomène ne concerne pas uniquement l'Algérie. En Tunisie, des films traitant de l'homosexualité ou de la laïcité ont été déprogrammés après des pressions de groupes conservateurs — et les exploitants ont souvent anticipé ces pressions en décidant seuls de ne pas les afficher. Au Maroc, certaines productions abordant la corruption ou les inégalités sociales ont eu du mal à trouver des écrans dans les circuits commerciaux dominants.

La peur comme logique commerciale

Il serait réducteur de n'y voir que de la lâcheté. La réalité économique des salles de cinéma au Maghreb est précaire. Beaucoup fonctionnent avec des marges très faibles, dépendent de subventions publiques et ne peuvent pas se permettre de perdre des licences ou des financements à cause d'un film jugé « problématique ».

« Je suis un chef d'entreprise avant d'être un passionné de cinéma », explique un exploitant marocain de Casablanca, qui préfère lui aussi rester anonyme. « Si je programme un film qui provoque des incidents, c'est moi qui en paie les conséquences. Pas le réalisateur qui est à Paris ou à Cannes quand ça arrive. »

Cette logique de survie économique se double parfois d'une forme d'autocensure collective : les exploitants se regardent entre eux, attendent de voir qui prend le risque en premier, et finissent souvent par ne rien faire. Le film tombe à plat, non pas parce que le public ne veut pas le voir, mais parce qu'on ne lui en a jamais donné la chance.

Des cinéastes entre frustration et résignation

Du côté des réalisateurs, le sentiment dominant est celui de la double peine. Après avoir bataillé contre l'autocensure intérieure — cette petite voix qui dit « vas-tu trop loin ? » —, après avoir convaincu des producteurs, trouvé des financements, traversé des festivals, ils se heurtent à ce mur de verre : leurs propres compatriotes ne verront peut-être jamais leur travail dans une vraie salle.

« Ce qui est douloureux, c'est que personne ne te dit non officiellement », raconte une réalisatrice tunisienne dont le film sur les travailleuses domestiques a eu du mal à trouver des écrans dans son propre pays. « Il n'y a pas de lettre, pas de décision formelle. Juste des portes qui ne s'ouvrent pas. Et tu ne sais jamais si c'est politique, commercial, ou les deux à la fois. »

Cette opacité est peut-être le trait le plus caractéristique de cette censure-là : elle ne laisse pas de traces officielles. Elle ne peut pas être contestée devant un tribunal. Elle n'a pas de visage.

Vers une cinéphilie qui contourne les murs

Face à ces blocages, des alternatives émergent. Les projections militantes dans des espaces culturels associatifs, les ciné-clubs universitaires, les plateformes numériques — autant de canaux qui permettent à ces films d'atteindre leur public malgré tout. Certains cinéastes organisent eux-mêmes des tournées de projections, salle par salle, quartier par quartier, pour court-circuiter les circuits commerciaux qui leur sont fermés.

Mais ces solutions de contournement, aussi précieuses soient-elles, ne remplacent pas la puissance symbolique et collective du grand écran. Voir Papicha sur un ordinateur portable dans sa chambre, c'est une expérience. Le voir dans une salle obscure, entouré d'autres Algériens, c'en est une autre — infiniment plus forte, infiniment plus politique.

La vraie question, celle que peu d'acteurs du secteur osent poser à voix haute, est simple : à qui appartient le cinéma maghrébin ? Aux cinéastes qui le font ? Au public qui devrait le voir ? Ou à ceux qui, depuis leurs bureaux, décident en silence ce qui mérite d'être montré — et ce qui doit rester dans l'ombre ?

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