Papicha Cinéma All articles
Coulisses

Écrans sous contrôle : qui décide vraiment de ce que vous voyez dans les cinémas maghrébins ?

Papicha Cinéma
Écrans sous contrôle : qui décide vraiment de ce que vous voyez dans les cinémas maghrébins ?

Il y a quelque chose d'étrange à pousser la porte d'un cinéma au Maghreb et de réaliser que ce que vous allez voir n'a pas forcément été choisi pour sa qualité artistique, son succès critique ou même son attrait commercial. Parfois, le programme affiché dans le hall est le résultat d'un long processus de négociation, de pressions, de refus silencieux et de peurs non dites. Bienvenue dans les coulisses d'une censure qui ne dit jamais vraiment son nom.

Des commissions aux pouvoirs étendus

En Algérie, au Maroc et en Tunisie, la diffusion d'un film en salle passe obligatoirement par une commission d'agrément ou de visionnage. Ces instances, rattachées aux ministères de la Culture ou de la Communication selon les pays, disposent d'un pouvoir considérable : celui de valider, de couper ou de bloquer purement et simplement la sortie d'une œuvre. Sur le papier, leurs critères sont flous — "atteinte aux valeurs nationales", "contenu contraire aux bonnes mœurs", "risque pour l'ordre public" — des formulations suffisamment larges pour justifier à peu près n'importe quelle décision.

Un programmateur algérois, qui préfère rester anonyme, décrit le processus avec une lassitude à peine voilée : "On soumet les films, on attend. Parfois on a un retour en deux semaines, parfois en six mois. Et quand c'est refusé, on n'a pas toujours d'explication. On apprend à lire entre les lignes."

La politique, ce producteur invisible

Certains refus sont directement liés au contexte politique du moment. Un documentaire sur les événements du Hirak algérien, un film tunisien abordant la période Ben Ali sous un angle peu flatteur pour les élites d'alors, une fiction marocaine touchant de trop près à la monarchie — autant de sujets qui font systématiquement tiquer les commissions. Ce n'est pas toujours une interdiction formelle qui tombe : parfois, c'est simplement le silence administratif qui dure, jusqu'à ce que le distributeur abandonne.

"Il y a des films qui disparaissent dans les tiroirs sans qu'on puisse vraiment expliquer pourquoi", confie une distributrice basée à Casablanca. "Tu sais que le sujet dérange. Tout le monde le sait. Mais personne ne te le dit officiellement. Alors tu te retrouves à attendre une autorisation qui ne viendra jamais."

Cas concret : Downstream to Kinshasa de Dieudo Hamadi, acclamé dans les festivals internationaux, a mis un temps considérable avant d'obtenir une visibilité dans certains pays du Maghreb, notamment à cause de sa manière frontale d'aborder les violences politiques. En Algérie, des titres documentaires sur les années 1990 — la "décennie noire" — restent encore aujourd'hui des zones grises de la programmation.

La religion comme argument de refus

Au-delà du politique, le religieux joue un rôle croissant dans ce filtrage discret. Des groupes d'influence, parfois organisés, parfois informels, exercent des pressions sur les exploitants de salles pour qu'ils renoncent à certains films. Des associations islamistes au Maroc ont ainsi ciblé des œuvres jugées "contraires aux valeurs islamiques", forçant certains cinémas à annuler des séances sous la menace de mobilisations ou de campagnes de dénonciation sur les réseaux sociaux.

Le film Much Loved de Nabil Ayouch — qui explore la prostitution à Marrakech — en est l'exemple le plus frappant. Interdit au Maroc dès 2015, il a généré une polémique nationale, mêlant réactions conservatrices, indignation d'une partie du public et soutien bruyant de la communauté artistique. L'actrice principale, Loubna Abidar, avait même reçu des menaces de mort. Le film a finalement été vu par des milliers de Marocains... en version piratée.

Les programmateurs, entre deux feux

Dans ce contexte, les responsables de programmation des salles se retrouvent dans une position inconfortable. Ils doivent à la fois répondre aux attentes d'un public qui s'informe, voyage, regarde des plateformes internationales et connaît l'existence de films censurés chez lui — et en même temps naviguer dans un cadre réglementaire opaque et des pressions locales très concrètes.

"On n'est pas juste des vendeurs de pop-corn", dit avec humour un directeur de salle tunisien rencontré lors d'une édition des Journées Cinématographiques de Carthage. "On est aussi des arbitres, des diplomates, des équilibristes. On choisit les films qu'on peut défendre sans se retrouver en difficulté. Et parfois, ça veut dire ne pas programmer ce qu'on aurait vraiment voulu montrer."

Cette autocensure des exploitants — distincte de celle des cinéastes, déjà documentée — est peut-être la forme la plus insidieuse de contrôle, parce qu'elle est intégrée, banalisée, et qu'elle ne laisse aucune trace officielle.

Quand les festivals deviennent des refuges

Face à ce verrouillage des circuits commerciaux, les festivals jouent un rôle de soupape essentiel. À Carthage, à Marrakech, à Oran, certains films trouvent leur unique fenêtre de diffusion locale dans un cadre festivalier qui bénéficie parfois d'une tolérance plus grande — ou d'une pression moindre. Le public qui s'y rend le sait, et cette conscience donne aux projections une intensité particulière.

Mais le festival reste une parenthèse. Quand les lumières se rallument et que le public rentre chez lui, le film, lui, ne sort pas en salle. Il reste dans un entre-deux : célébré à l'étranger, invisible sur ses propres terres.

Et maintenant ?

La question de la censure dans les cinémas maghrébins n'est pas une curiosité anecdotique. Elle dit quelque chose de fondamental sur le rapport de ces sociétés à la liberté d'expression, à l'image de soi, à la représentation de ce qui dérange. Elle interroge aussi le rôle du cinéma comme espace public — un lieu où une communauté se regarde, se reconnaît ou se confronte à elle-même.

Tant que des films continueront à disparaître dans des tiroirs ministériels sans explication, tant que des programmateurs devront deviner ce qu'ils ont le droit de montrer, tant que des spectateurs devront se tourner vers le piratage pour voir ce qui a été fait chez eux mais interdit ici — la salle de cinéma maghrébine restera un espace sous tension. Un écran allumé, mais pas tout à fait libre.

All Articles

Related Articles

Programmés pour disparaître : quand les exploitants de salles maghrébines font le tri dans les films de chez eux

Programmés pour disparaître : quand les exploitants de salles maghrébines font le tri dans les films de chez eux

Copies pirates, écrans vides : la guerre silencieuse des salles maghrébines contre le téléchargement illégal

Copies pirates, écrans vides : la guerre silencieuse des salles maghrébines contre le téléchargement illégal

Netflix contre le grand écran : les cinémas maghrébins cherchent leur survie à l'ère du streaming

Netflix contre le grand écran : les cinémas maghrébins cherchent leur survie à l'ère du streaming