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Bâtisseuses d'univers : ces directrices artistiques qui sculptent l'âme des films maghrébins

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Bâtisseuses d'univers : ces directrices artistiques qui sculptent l'âme des films maghrébins

Il y a une scène dans Papicha que beaucoup ont retenue sans forcément savoir pourquoi. La résidence universitaire, avec ses murs décrépis, ses néons qui tremblent, ses draps tendus comme des peaux — tout cela ne s'est pas construit tout seul. Derrière cette atmosphère suffocante et pourtant vibrante, il y a une directrice artistique qui a passé des semaines à chercher la bonne nuance de béton, le bon angle de lumière, la bonne façon de faire parler un espace sans prononcer un seul mot.

Ces femmes-là, on les oublie trop souvent. On cite les réalisatrices, les actrices, parfois les chefs opératrices. Mais les directrices artistiques ? Elles restent dans l'ombre de leurs propres décors. Pourtant, sans elles, le cinéma maghrébin ne ressemblerait pas à ce qu'il est aujourd'hui.

Construire un monde avant même que la caméra n'arrive

Le travail d'une directrice artistique commence bien avant le premier jour de tournage. Parfois des mois avant. Elle lit le scénario, elle l'absorbe, elle commence à voir des images — des textures, des teintes, des volumes. Puis vient le temps des recherches : archives photographiques, visites de quartiers, conversations avec des historiens ou des artisans locaux.

Pour les films nord-africains, ce travail prend une dimension particulière. L'Algérie, le Maroc, la Tunisie sont des pays aux identités visuelles extraordinairement riches et complexes. Il y a l'architecture ottomane, le style colonial français, le béton socialiste des années 70, les constructions anarchiques contemporaines. Il y a les médinas, les cités populaires, les villas bourgeoises, les douars ruraux. Et il y a surtout la question de comment tout cela coexiste, se superpose, se contredit.

« Mon travail, c'est de ne jamais mentir à l'espace », confie une directrice artistique algéroise qui a travaillé sur plusieurs longs métrages ces dernières années. « Si je plante un décor à Bab El Oued, les gens de Bab El Oued doivent se reconnaître. Mais les gens de Paris aussi doivent ressentir quelque chose. C'est cet équilibre-là qui est difficile à trouver. »

L'héritage culturel comme matière première

Ce qui distingue profondément les directrices artistiques du Maghreb, c'est leur rapport intime à un patrimoine visuel qu'elles portent en elles. Les zelliges marocains, les broderies kabyles, les motifs berbères, les couleurs de l'artisanat tunisien — tout cela ne relève pas pour elles d'une documentation extérieure. C'est une mémoire corporelle, familiale, sociale.

Mais attention : il ne s'agit pas de faire du folklore. Les meilleures directrices artistiques du cinéma nord-africain actuel sont précisément celles qui savent prendre cet héritage et le transformer, le tordre, le mettre en tension avec le présent. Un carreau de zellige posé dans un appartement délabré. Un tissu traditionnel utilisé comme simple rideau de fortune. Un objet de cérémonie qui traîne sur une étagère poussiéreuse, banalisé par le quotidien.

« Je refuse de faire des cartes postales », dit avec conviction une chef décoratrice marocaine dont le travail sur un film primé à Carthage l'an dernier a été salué par la critique internationale. « Le Maroc qu'on montre dans les films étrangers, c'est toujours le même Maroc de fantasy. Moi je veux montrer le Maroc où les gens vivent vraiment, avec ses contradictions, ses laideurs aussi, ses beautés qui surprennent là où on ne les attend pas. »

Des contraintes qui deviennent créatives

Produire au Maghreb, c'est souvent produire avec peu. Les budgets sont serrés, les délais courts, les ressources humaines parfois insuffisantes. Les directrices artistiques le savent mieux que quiconque : elles sont en première ligne face aux imprévus, aux fournisseurs qui livrent en retard, aux décors de substitution qu'il faut trouver en urgence.

Mais quelque chose d'intéressant se passe dans ces contraintes. Elles forcent l'ingéniosité. Elles poussent à trouver des solutions locales, à travailler avec des artisans du coin, à détourner des matériaux ordinaires. Et parfois, ces solutions de fortune deviennent les plus belles trouvailles visuelles du film.

« On avait zéro budget pour rhabiller un appartement entier », se souvient une directrice artistique tunisienne avec un sourire. « J'ai fini par aller dans les souks, j'ai chiné pendant trois jours, j'ai ramené des objets qui n'avaient rien à voir entre eux. Et finalement, cet appartement est devenu le plus vrai du film. Il ressemblait à ceux de nos familles, avec ce côté patchwork, ce mélange de générations dans les objets. Aucun budget n'aurait pu acheter ça. »

Femmes derrière le décor, femmes dans le décor

Il y a quelque chose de particulièrement fort dans le fait que ce soient souvent des femmes qui construisent les espaces dans lesquels évoluent les héroïnes du cinéma maghrébin contemporain. Dans Papicha, dans Sofia, dans Les Bienheureux ou dans Adam, les décors ne sont pas neutres. Ils sont des personnages à part entière, des révélateurs de conditions sociales, de pressions familiales, de désirs réprimés ou d'espoirs tenaces.

Lorsqu'une directrice artistique conçoit la chambre d'une jeune femme algéroise qui rêve de mode et de liberté, elle ne dessine pas juste une chambre. Elle dessine une carte du monde intérieur d'un personnage. Les affiches sur les murs, les vêtements en désordre, la fenêtre qui donne sur quoi exactement — tout cela est pensé, voulu, discuté avec la réalisatrice pendant des heures.

« On parle beaucoup de sororité dans le cinéma, mais la vraie sororité, elle se passe aussi en coulisses », observe une directrice artistique qui collabore régulièrement avec des réalisatrices algériennes. « Quand une réalisatrice et moi on travaille ensemble, on partage des références que d'autres ne comprendraient peut-être pas de la même façon. On parle de la façon dont on a grandi, des espaces qu'on a habités, des choses qu'on a dû cacher. Et tout ça se retrouve dans le film. »

Un métier qui cherche encore sa visibilité

Malgré leur rôle central, les directrices artistiques du cinéma maghrébin peinent encore à obtenir la reconnaissance qu'elles méritent. Les festivals récompensent rarement la direction artistique. Les interviews se concentrent sur les réalisateurs et les acteurs. Les écoles de cinéma de la région forment encore trop peu de futurs chefs décorateurs.

Mais les choses bougent, doucement. Des ateliers de formation commencent à émerger à Alger, à Casablanca, à Tunis. Des collectifs de femmes de l'industrie cinématographique intègrent de plus en plus ces profils techniques dans leurs réseaux. Et surtout, une nouvelle génération de réalisatrices — conscientes de l'importance du langage visuel — cherche activement à collaborer avec des directrices artistiques qui partagent leur vision du monde.

Car au fond, c'est peut-être là que réside la plus grande force de ces bâtisseuses d'univers : elles ne font pas que décorer des plateaux. Elles participent à l'écriture d'une nouvelle façon de voir le Maghreb — depuis l'intérieur, avec toute la complexité, la beauté abrupte et l'énergie vitale que cela suppose.

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