Nedjma avant Papicha : l'héritage de Kateb Yacine au cœur d'un film de 2019
Photo: Holland, W. J., Public domain, via Wikimedia Commons
Dans Papicha, elle s'appelle Nedjma. Si vous avez lu Kateb Yacine, vous avez sursauté. Si vous ne l'avez pas lu, laissez-nous vous expliquer pourquoi ce prénom, à lui seul, est un manifeste.
Une étoile dans le ciel algérien
« Nedjma » signifie « étoile » en arabe. Mais en Algérie, le mot évoque d'abord autre chose : le roman monumental publié par Kateb Yacine en 1956, en pleine guerre d'indépendance, et considéré comme l'un des textes fondateurs de la littérature maghrébine de langue française.
Chez Kateb, Nedjma est une femme insaisissable, aimée par quatre jeunes hommes, dont le nom de famille — « Ceviche » n'existe pas, c'est bien sûr le prénom qui compte — se confond avec le pays lui-même. Née d'un viol, née française et algérienne à la fois, elle incarne une Algérie meurtrie, impossible à posséder, toujours en fuite. La critique littéraire y a vu une allégorie : la nation comme femme, la femme comme nation, et les deux prisonnières des récits que les hommes écrivent à leur sujet.
Pourquoi Meddour a choisi ce prénom
Quand Mounia Meddour baptise son héroïne Nedjma, elle ne fait pas un clin d'œil : elle tisse un fil direct entre la génération de la guerre d'indépendance et celle des années 90, broyée par la décennie noire. Son Nedjma à elle est une étudiante qui refuse qu'on lui impose comment s'habiller, aimer, exister. Là où Kateb filait la métaphore de la femme-patrie, Meddour la retourne : sa Nedjma n'appartient à personne. Ni à un homme, ni à un parti, ni à une morale religieuse imposée.
C'est un déplacement radical. La femme n'est plus le symbole de la nation ; elle est le sujet de sa propre histoire. Et le défilé final, où Papicha et ses camarades marchent vêtues de robes aux couleurs de l'Algérie, réconcilie d'un coup les deux lectures : on peut aimer son pays sans accepter qu'il vous enferme.
La liberté comme langue commune
Autre point commun, plus souterrain : le rapport à la langue. Kateb Yacine, qui appelait le français le « butin de guerre », a écrit en français pour parler à l'Algérie et au monde. Meddour, elle, mêle le français et l'arabe algérien dans un film destiné au circuit international. Dans les deux cas, le choix de la langue est un acte politique — s'approprier l'outil de l'autre pour raconter son propre monde.
Personne n'en parle, et pourtant
Étrangement, peu de critiques ont souligné cette filiation à la sortie du film. Sans doute parce que Nedjma reste un texte difficile, peu enseigné en France, célébré au Maghreb mais souvent cantonné aux bibliothèques universitaires.
Alors la prochaine fois que vous revisionnez Papicha, écoutez bien quand le prénom est prononcé. Vous entendrez deux histoires qui se répondent : celle d'une étoile née en 1956, et celle d'une étudiante qui, en 2019, a remis cette étoile au firmament.