Après Papicha, quelque chose a changé : la vague féministe qui redessine le cinéma maghrébin
Le 21 mai 2019, Papicha est présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes. Les retours sont immédiats, enthousiastes, parfois bouleversés. Dans les mois qui suivent, le film fait le tour des festivals, récolte des prix, touche des publics qui n'attendaient pas forcément ce film-là. Puis il sort en salles en France, en Algérie — non sans controverses —, et dans une vingtaine de pays. Et quelque chose, dans le cinéma maghrébin, ne sera plus tout à fait pareil.
Cinq ans plus tard, il est temps de faire le bilan. Pas pour mythifier Papicha au point d'en faire une révolution à lui seul — le cinéma ne fonctionne pas comme ça —, mais pour mesurer honnêtement ce que son succès a déplacé, inspiré, parfois même bousculé.
Un film qui a changé les conversations
Avant de parler de films, parlons de discours. L'impact le plus immédiat de Papicha n'a pas été sur les écrans, mais dans les conversations — dans les salles de festival, dans les rédactions, dans les bureaux des producteurs. Le film a démontré, chiffres à l'appui, qu'un récit ancré dans la réalité féminine maghrébine pouvait toucher un public international large, sans concession ni exotisme.
Pour beaucoup de producteurs et de financeurs, c'était une preuve. Une preuve que ces histoires-là avaient leur place dans les circuits de distribution mainstream. Que les femmes maghrébines n'étaient pas un sujet de niche, mais un territoire narratif d'une richesse et d'une universalité que le cinéma mondial était prêt à accueillir.
Cette validation par le marché — aussi imparfaite qu'elle soit — a eu des effets concrets sur les projets qui ont suivi. Des scénarios qui dormaient dans des tiroirs depuis des années ont soudain trouvé preneur. Des cinéastes qui hésitaient à porter à l'écran des histoires jugées « trop féministes » ou « trop politiques » ont senti l'espace s'élargir.
Les films qui ont suivi le sillage
Il serait réducteur de présenter les films sortis après Papicha comme de simples héritiers ou imitateurs. Mais il serait tout aussi malhonnête de nier les filiations. Plusieurs longs-métrages maghrébins des années 2020 partagent avec Papicha une même attention aux corps féminins en résistance, aux espaces de liberté construits malgré tout, à la sororité comme forme de survie.
Du côté tunisien, des projets portés par de jeunes cinéasiennes continuent d'explorer la question des femmes dans des sociétés en transition post-révolution. Du côté marocain, des films comme Fragments ou certains travaux émergents présentés à des festivals régionaux montrent une génération qui n'a plus peur d'affronter frontalement les questions de genre, de corps et de pouvoir.
En Algérie même, malgré les tensions persistantes entre la production nationale et certaines formes de censure, de jeunes cinéastes femmes multiplient les courts-métrages et les projets de premiers longs qui portent clairement la marque d'un cinéma féministe assumé. Papicha a peut-être montré que c'était possible — et que ça pouvait marcher.
Ce qui a vraiment changé dans les salles de montage
Beyond les projets et les discours, il y a une question plus concrète : est-ce que Papicha a changé la façon dont on fabrique des films au Maghreb ? La réponse est nuancée, mais réelle.
D'abord, sur la question de la représentation derrière la caméra. Le succès de Mounia Meddour a envoyé un signal fort aux jeunes femmes qui voulaient se lancer dans la réalisation : oui, c'est possible. Oui, un film de femme sur des femmes peut aller à Cannes. Ce signal ne résout pas les inégalités structurelles du secteur — loin de là —, mais il nourrit des vocations et légitime des ambitions.
Ensuite, sur l'écriture elle-même. Plusieurs scénaristes et réalisatrices ont évoqué, dans des interviews ou lors de tables rondes professionnelles, l'influence de Papicha sur leur rapport au scénario. Le film a montré qu'on pouvait écrire des personnages féminins maghrébins complexes, contradictoires, désirables et vulnérables à la fois — sans tomber dans le didactisme militant ni dans la victimisation.
Enfin, sur la production. Les coproductions franco-maghrébines se sont multipliées ces dernières années, et Papicha a clairement contribué à montrer que ce modèle — difficile, exigeant, mais fertile — pouvait aboutir à des œuvres de qualité reconnues sur la scène internationale.
Les limites d'une onde de choc
Soyons honnêtes : l'onde de choc a aussi ses limites. Papicha reste un cas exceptionnel, pas un modèle reproductible à volonté. Son succès tient à une conjonction de facteurs — la singularité de la vision de Mounia Meddour, le contexte politique algérien, la conjoncture festivalière, le travail de distribution — qui ne se reproduira pas mécaniquement.
De plus, si le film a ouvert des portes, il n'a pas fait disparaître les obstacles. La censure, les difficultés de financement, les résistances culturelles à certains sujets : tout cela existe encore. Des films qui auraient pu s'inscrire dans ce sillage n'ont pas trouvé leurs financements, ou n'ont pas réussi à sortir dans leurs pays d'origine.
Et puis il y a le risque de l'étiquette. Depuis Papicha, certains projets portés par des cinéastes maghrébines se voient parfois réduits à leur dimension « féministe », comme si c'était leur seule valeur ajoutée. Un carcan qui peut être aussi contraignant que libérateur.
Un cinéma qui continue d'inventer ses formes
Malgré ces réserves, l'essentiel est là : le cinéma maghrébin féministe existe, il se porte bien, et il n'a pas fini de surprendre. Il puise dans des traditions culturelles riches, il dialogue avec des cinémas du monde entier, et il produit des œuvres qui touchent juste parce qu'elles parlent de choses vraies avec des moyens cinématographiques maîtrisés.
Papicha n'est pas la fin d'une histoire. C'est un chapitre — brillant, décisif, mais pas conclusif. Le reste s'écrit maintenant, dans des salles de montage à Alger, Tunis, Casablanca et Paris, par des cinéastes dont on ne connaît pas encore tous les noms.